Juin 1940

Mme Michaud entra avec le courrier dans une petite pièce voisine du cabinet directorial. Un parfum léger flottait dans l’air. À ce signe, elle reconnut que Corbin était occupé ! Il protégeait une danseuse : Mlle Arlette Corail. On ne lui avait jamais connu que des danseuses comme maîtresses. Il semblait ne pas s’intéresser aux femmes engagées dans d’autres professions. Aucune dactylo, si jolie ou si jeune fût-elle, n’avait réussi à le détourner de cette spécialité. Il se montrait avec toutes ses employées, belles ou laides, jeunes ou vieilles, également hargneux, grossier et avare. Il parlait d’une curieuse petite voix de tête sortant d’un gros corps lourd et bien nourri; quand il se mettait en colère, sa voix devenait aiguë et vibrante comme celle d’une femme.

Le son perçant que Mme Michaud connaissait si bien filtrait aujourd’hui à travers les portes closes. Un des employés entra et dit à voix basse :

– On part.

– Quand cela ?

– Demain.

Dans le couloir passaient des ombres chuchotantes. On se réunissait dans les embrasures des fenêtres et sur le seuil des bureaux. Corbin ouvrit sa porte enfin et fit sortir la danseuse. Elle portait un costume de toile rose bonbon et un grand chapeau de paille sur ses cheveux teints. Elle était svelte et bien faite, le visage dur et fatigué sous le fard. Des taches rouges apparaissaient sur ses joues et son front. Elle était visiblement en fureur. Mme Michaud entendit :

– Vous voulez que je parte à pied ?

– Retournez immédiatement au garage, vous ne voulez jamais m’écouter. Ne soyez pas avare, promettez-leur ce qu’ils voudront, la voiture sera réparée.

– Puisque je vous dis que c’est impossible ! Impossible ! Vous comprenez le français ?

– Alors, ma chère amie, que voulez-vous que je vous dise ? Les Allemands sont aux portes de Paris. Et vous voulez aller sur la route de Versailles ? Pourquoi y allez-vous, d’abord ? Partez par le train.

– Vous vous rendez compte de ce qui se passe dans les gares ?

– Ce ne sera pas mieux sur les routes.

– Vous êtes… vous êtes inconscient tout simplement. Vous partez, vous avez vos deux voitures…

– Je transporte les dossiers et une partie du personnel. Qu’est-ce que vous voulez que je foute du personnel ?

– Ah ! ne soyez pas grossier, je vous prie ! Vous avez la voiture de votre femme !

– Vous voulez vous installer dans la voiture de ma femme ? L’idée est admirable !

Irène Némirovsky (1903 – 1942), Suite française

Auguste Toulmouche (1829 – 1890), Vanité

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4 réflexions sur “Juin 1940

  1. très bon livre, je l’ai terminé mercredi…
    J’ai beaucoup aimé, l’histoire, le style, c’est très bien écrit.

    • J’ai adoré aussi – je l’avais emprunté, du coup je l’ai acheté. Je ne connaissais pas, je ne sais pas comment j’ai fait pour passer à côté de cet auteur pendant toutes ces années, alors que c’est une période à laquelle je m’intéresse beaucoup par ailleurs. Nous lisons souvent les mêmes livres en même temps Annick, j’aime bien cette complicité littéraire ❤

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