Félin

C’était un très jeune chat qui ne connaissait que la ville; là-bas les nuits de juin on ne les sentait que de loin; on en respirait parfois une bouffée tiède et grisante, mais ici le parfum montait jusqu’à ses moustaches, l’entourait, le saisissait, le pénétrait, l’étourdissait. Yeux à demi clos, il se sentait parcouru par des ondes d’odeurs puissantes et douces, celle des derniers lilas avec leur petit relent de décomposition, celle de la sève qui coule dans les arbres et celle de la terre ténébreuse et fraîche, celle des bêtes, oiseaux, taupes, souris, toutes les proies, senteur musquée de poils, de peau, odeur de sang… Il bâilla de convoitise, il sauta sur le bord de la fenêtre. Il se promena lentement le long de la gouttière. C’était là que, l’avant-veille, une main vigoureuse s’était emparée de lui et l’avait rejeté sur le lit de Jacqueline sanglotante. Mais cette nuit, il ne se laisserait pas prendre. Il mesura de l’œil la distance entre la gouttière et le sol. C’était un jeu pour lui de la franchir, mais il voulut se rehausser sans doute à ses propres yeux en s’exagérant la difficulté de ce bond. Il balança son arrière-train d’un air farouche et vainqueur, balaya la gouttière de sa longue queue noire, coucha les oreilles en arrière, s’élança et se retrouva sur la terre fraîchement remuée. Un instant il hésita, il enfouit son museau dans le sol, maintenant il était au centre, au creux le plus profond, dans le giron même de la nuit. C’était à terre qu’il fallait la sentir; les parfums étaient contenus là, entre les racines et les cailloux, ils ne s’étaient pas évaporés encore, ils ne s’étaient pas évanouis vers le ciel, ils ne s’étaient pas dilués dans l’odeur des humains. Ils étaient parlants, secrets, chauds. Ils étaient vivants. Chacun d’eux évacuait une petite vie cachée, heureuse, comestible… Hannetons, mulots, grillons et ce petit crapaud dont la voix semblait pleine de larmes cristallines… Les longues oreilles du chat, cornets roses aux poils argentés, pointus et délicatement roulées à l’intérieur comme une fleur de convolvulus, se dressèrent; il écoutait les bruits légers des ténèbres, si fins, si mystérieux et, pour lui seul, si clairs : froissement des brins de paille dans les nids où l’oiseau veille sa couvée, frissonnement des plumes, petits coups de bec sur l’écorce d’un arbre, agitation d’ailes, d’élytres, de pattes de souris qui grattent doucement la terre et jusqu’à la sourde explosion des graines qui germent. Des yeux d’or fuyaient dans l’obscurité, les moineaux endormis sous les feuilles, le gros merle noir, la mésange, la femelle du rossignol; le mâle était bien réveillé, lui, et chantait et lui répondait dans la forêt et sur la rivière.

Irène Némirovsky (1903 – 1942), Suite française

Arthur Rackham (1867 – 1939), The Cat and Mouse In Partnership

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6 réflexions sur “Félin

  1. J’adore quand tu mets des trucs qu’on lit d’un seul trait et qu’on est obligé de prendre une grande inspiration à la fin. C’est très beau
    Bisous Soeurette

  2. Très belle description . CEla ressemble aux textes de Colette. Une belle sensualité vibrante.
    j aime le dessin du chat.

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