Cultures

Une mère

Je me permets de vous écrire à cette adresse qui a été – et est toujours, je l’espère – la vôtre pendant un certain temps. C’est un ami journaliste qui s’est chargé de vous chercher pour moi et a mené à bien, grâce à ses contacts et aux archives, ce qui fut en fait un long processus d’élimination. Je crois vous avoir retrouvée, mais si je me trompe de personne, alors veuillez m’en excuser. Et si vous ne souhaitiez pas que je vous retrouve, veuillez aussi m’en excuser. Il est tout à fait possible que vous m’ayez désormais rangé dans un coin tout au fond de votre mémoire, et, si vous désirez que j’y reste, je ne voudrais en aucune manière m’imposer dans votre vie.
Vous écrire est étrange, car je vous ai probablement écrit dans ma tête tout au long de ma vie. Mais si vous avez envie d’en savoir plus sur moi, et sur les deux petits-enfants dont vous ne connaissiez pas l’existence, alors je serais heureux soit de correspondre avec vous, soit de me rendre quelque part pour vous y rencontrer. J’ai maintenant presque le double de l’âge que vous aviez lorsque vous m’avez donné le jour. Et deux enfants me sont nés. Je ne peux pas prétendre savoir quoi que ce soit des expériences que vous avez traversées, je sais pourtant que vous n’êtes pas retournée au pays depuis que vous avez quitté Dunross, sauf pour l’enterrement de votre mère. Et d’après la date gravée sur sa pierre tombale, je sais que vous me portiez en vous quand vous étiez devant elle. Je suis allé moi aussi devant cette tombe.
Si vous décidez que nous devons nous voir, j’imagine que nous ne saurons ni l’un ni l’autre quoi dire. J’ai peut-être vos cheveux, ou vos yeux, mais nous serons des étrangers l’un pour l’autre. J’ai eu un foyer heureux. Je crois qu’il faut que vous le sachiez. J’ai été aimé. Si nous n’étions pas riches, nous ne manquions de rien. Mais je crois qu’à un certain moment vous n’avez peut-être pas voulu vous séparer de moi. Il y avait ce morceau de papier qu’ils ont trouvé, comme un message dans une bouteille. Cette lettre, à son tour, est le message que je lance à l’eau trente-cinq ans plus tard. S’il vous fait trop de peine, ou si les années ont effacé en vous tout sentiment à mon égard, jetez-la. Je vous aurais envoyé une photo, mais je n’en ai aucune de moi. Pourtant j’imagine, et j’espère, que si nous nous rencontrons un jour, nous nous reconnaîtrons. Que vous répondiez oui ou non, vous resterez toujours dans mon cœur.
Sincèrement vôtre,
Sean Blake

Dermot Bolger (né en 1959), Une seconde vie – traduction de Marie-Hélène Dumas

Alphonse Eugène Lecadre (1842 – 1875), Le Sommeil

4 réflexions au sujet de “Une mère”

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