Un père

Ne l’eût-elle entendu de ses oreilles, et regardé, et vu si affable et serein, Bianca ne croirait pas qu’il s’agisse du même homme : celui qui passe indifférent entre ses deux fils prêts à lui montrer leurs récents dessins, marche tout droit et s’éloigne sans se retourner tandis que les enfants agitent leurs feuillets toujours plus lentement, comme en un adieu à un navire qui s’éloigne; celui qui s’enferme dans son bureau des jours d’affilée, repoussant les plateaux placés devant la porte et destinés à finir sous les crocs d’un chat ou d’un rat, sans que même la fenêtre s’ouvre ou s’entrebâille, cette fenêtre devant laquelle donna Clara passe et repasse, le visage levé, attendant un signe de vie; et celui qui crie la nuit, car elle l’a entendu et, d’ailleurs, Minna le lui a dit le lendemain : ce n’était pas un chien, ni un paysan ivre, mais lui, qui « quand il écrit, se met à hurler ». À présent, elle commence à comprendre pourquoi les enfants sont toujours si incertains devant lui, partagés entre une réserve qui confine à la timidité et le désir de toucher l’autre moitié de lui, la moitié bienveillante, douce, celle qui a envoyé Felice labourer et partager avec des filins un grand lopin de terre à l’orée des halliers, en sorte que maintenant tous les cinq, Matilde comprise, ont leur coin de jardin marqué par une pancarte en bois qui porte le nom de chacun en lettres fleuries, et un matériel complet, avec houe et bêche miniatures, et de minuscules sachets de semences à planter. De toute évidence, c’est un homme compliqué. Un instant, il est là; l’instant d’après, il disparaît et reste au secret des semaines, à poursuivre, capturer et dompter les Muses. Puis il resurgit, calme et pâle comme un convalescent, et le voilà de nouveau cet autre lui-même qui se dépense volontiers pour tous, s’agenouille près de Pietro et d’Enrico pour regarder avec enchantement leur moulin à eau bâti en équilibre sur le bord du petit canal, et contemple les danses de ses filles au son du tambourin de Pia, avec un sourire si doux qu’il semble presque bête.

Si le père est tantôt présent et tantôt absent au gré de sa fantaisie (et chaque fois de façon totale), la mère, la fragile, dévote et taciturne donna Julie, est une ouvrière infatigable de l’amour : un amour qui sourd d’elle avec constance, mais, du fait même que jamais son flot ne s’interrompt, risque de passer inaperçu.

Beatrice Masini (née en 1962), L’aquarelliste – traduction de François Rosso

József Borsos (1821 – 1883), The Dissatisfied Painter

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