Bilan

Vingt ans sont passés et l’homme que je suis, depuis longtemps abandonné de sa jeunesse, se souvient avec beaucoup moins de gravité et un peu plus d’ironie de celui que je fus alors avec tant de sérieux, tant de conviction. Nous nous sommes tout dit et pourtant il me semble que nous nous connaissons à peine. Était-ce vraiment moi, ce garçon frémissant et acharné, si naïvement fidèle à un conte de nourrice et tout entier tendu vers quelque merveilleuse maîtrise de son destin ? Ma mère m’avait raconté trop de jolies histoires, avec trop de talent et dans ces heures balbutiantes de l’aube où chaque fibre d’un enfant se trempe à jamais de la marque reçue, nous nous étions fait trop de promesses et je me sentais tenu. Avec, au cœur, un tel besoin d’élévation, tout devenait abîme et chute. Aujourd’hui que la chute est vraiment accomplie je sais que le talent de ma mère m’a longtemps poussé à aborder la vie comme un matériau artistique et que je me suis brisé à vouloir l’ordonner autour d’un être aimé selon quelque règle d’or. Le goût du chef-d’œuvre, de la maîtrise, de la beauté me pousser à me jeter les mains impatientes contre une pâte informe qu’aucune volonté humaine ne peut modeler, mais qui, elle, possède au contraire le pouvoir insidieux de vous pétrir à sa guise, imperceptiblement; à chaque tentative que vous faites de lui imprégner votre propre marque, elle vous impose un peu plus une forme tragique, grotesque, insignifiante ou saugrenue, jusqu’à ce que vous vous trouviez, par exemple, étendu, les bras en croix, au bord de l’Océan, dans une solitude que l’aboiement des phoques et le cri des mouettes déchire parfois, parmi les milliers d’oiseaux de mer immobiles qui se reflètent dans le miroir du sable mouillé. Au lieu de jongler, selon mes moyens, avec cinq, six, sept balles comme tous les artistes distingués, je me tuais à vouloir vivre ce qui à la rigueur pouvait seulement être chanté. Ma course fut une poursuite errante de quelque chose dont l’art me donnait la soif, mais dont la vie ne pouvait m’offrir l’apaisement. Il y a longtemps que je ne suis plus dupe de mon inspiration et si je rêve toujours de transformer le monde en un jardin heureux, je sais à présent que ce n’est pas tant par amour des hommes que par celui des jardins. Et, certes, le goût de l’art vivant et vécu demeure toujours à mes lèvres, mais c’est surtout comme un sourire : ce sera sans doute ma dernière création littéraire, s’il me reste à ce moment-là encore quelque talent.

Romain Gary (1914 – 1980), La Promesse de l’aube

À Vénus

Ayant après long désir
Pris de ma douce ennemie
Quelques arrhes du plaisir,
Que sa rigueur me dénie,
Je t’offre ces beaux œillets,
Vénus, je t’offre ces roses,
Dont les boutons vermeillets
Imitent les lèvres closes
Que j’ai baisé par trois fois,
Marchant tout beau dessous l’ombre
De ce buisson que tu vois
Et n’ai su passer ce nombre,
Parce que la mère était
Auprès de là, ce me semble,
Laquelle, nous aguettait
De peur encores j’en tremble.
Or’ je te donne des fleurs
Mais si tu fais ma rebelle
Autant piteuse à mes pleurs,
Comme à mes yeux elle est belle,
Un myrthe je dédierai
Dessus les rives de Loire,
Et sur l’écorce écrirai
Ces quatre vers à ta gloire
« Thénot sur ce bord ici,
A Vénus sacre et ordonne
Ce myrthe et lui donne aussi
Ses troupeaux et sa personne. »

Joachim du Bellay (1522 – 1560), Divers jeux rustiques

Jean-Honoré Fragonard (1732 – 1806), Le Baiser à la dérobée