Fleurs

Quelle merveille que les fleurs du marché, celles qu’on achète déjà coupées : elles arrivent deux fois par semaine sur la côte ligure sur des charrettes, très colorées mais sans parfum, comme si, au cours du voyage, un douanier l’avait exigé à un péage; mais peu importe, car Bianca n’a besoin que de leur forme, les lignes, les pleins et les vides. Elle s’est entendue presque tout de suite avec un homme courtaud et pansu, aux yeux gris pénétrants, Berto, qui désormais lui met de côté ses plus récentes fleurs de serre, devinant toujours ce qui lui plaira : les œillets aux petites têtes ébouriffées, les tubéreuses nobles et exsangues, et certaines roses, froides malgré leur couleur, juchées sur des tiges d’une longueur impossible dans la nature. Bianca manifeste de nombreuses préférences, et une seule aversion : elle ne peut même pas regarder les glaïeuls, avec leurs couleurs criardes, la rudesse de la tige verte et charnue d’où surgissent comme des langues les boutons gonflés avant qu’ils ne retombent en cloches molles, et chaque fois elle les repousse en tendant les mains devant elle, comme si leur seul aspect lui faisait mal. […] son cœur va tout entier aux hellébores. Ceux qu’elle connaissait, pour les avoir vus au bord des prairies givrées d’Angleterre, étaient tout blancs et simples, avec seulement quelques irisations vertes et roses; ceux que lui apporte Berto sont doubles, triples, opulents, d’un violet intense et presque bleu nuit qui contraste avec le crème des étamines, ou blancs et ourlés de mauve comme des voiles de veuves frivoles, ou résolument verts, d’un vert presque acide, veiné de pourpre, ou tachetés comme des bêtes sauvages, rose pâle piqueté de violet. […] Elle attend que la floraison soit à son apogée, puis, non sans regret, coupe les tiges, en prenant garde de se laver les mains ensuite, car toute cette beauté est vénéneuse. Elle place ses fleurs dans un vase haut et étroit, où elles se dressent, la tête à peine inclinée, comme si elles regardaient autour d’elles, intrigués par cette nouvelle installation. Ensuite, le portrait. Une gamme infinie de gris pour remplacer les roses, les violets, les pourpres; la minutie des pistils, différents d’une espèce à l’autre, tels de petits yeux de jais; le lacis léger des veinures sur les pétales, joues rougies d’enfants qui ont joué trop longtemps en plein air.

Le succès est grand : toutes les dames réclament un hellébore de Bianca, ou deux, ou trois, à pendre au-dessus de leurs commodes, ou de leurs secrétaires, pour les regarder, pensives, en écrivant leurs lettres d’amour.

Beatrice Masini (née en 1962), L’aquarelliste – traduction de François Rosso

Charles Kvapil (1884 – 1957), Bouquet de fleurs d’hellébores

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