Automne

Travis partit travailler, et peu de temps après, Leonard emprunta à son tour la 25 pour descendre à Marshall. Les cornouillers avaient commencé à prendre des couleurs d’automne, mouchetures brun-roux sous le dais vert. Les cornouillers étaient toujours les premiers à attester la distance grandissante entre le soleil et la terre. Dans une semaine les tulipiers jauniraient, suivis par les liquidambars qui vireraient au cramoisi. Ensuite tout le vert disparaissait des montagnes, à l’exception des sapins et des pins tenaces sur les hautes crêtes, et aussi du pied-de-loup qui formait des croûtes sur la peau brune des sous-bois. Les ombres du matin se transformaient aussi – plus épaisses, plus marquées. Pesant plus lourdement sur le sol quand arrive le froid, prétendait sa mère, comme si les ombres avaient une réalité physique.

Quand il était petit, la mère de Leonard s’était souvent assise dehors sur les marches de leur ferme, restant parfois une demi-heure les yeux fixés sur les montagnes qui s’élevaient au-delà de leur pré. C’est si joli que ça m’emporte loin de moi, lui avait-elle expliqué un jour d’une voix douce, avec l’air de lui confier un secret. Une bible ou la messe ne suffisaient pas toujours, lui avait-elle avoué. Voilà pourquoi avant tout il faut un monde, avait-elle ajouté. Dans les jours qui avaient suivi le départ d’Emily et de Kera, Leonard avait tenté de voir le monde comme l’avait vu sa mère. Il avait pris sa voiture pour aller au bord de la Calumet River, l’unique endroit où il y avait assez d’arbres pour dissimuler un paysage semblant avoir été aplani par un rouleau à pâtisserie géant. Il s’était assis sur la berge et avait scruté les peupliers et les bouleaux, les aulnes noirs et les hamamélis blottis sous les arbres plus grands, l’eau lente et brune, en s’efforçant de trouver la même paix intérieure que sa mère, des années auparavant, sur les marches de la galerie.

*****

Leonard sirota sa bière en écoutant la nuit. Le vacarme des grillons et des cigales, un feu croisé, semblait plus intense, presque frénétique, comme s’ils s’avertissaient les uns les autres des soirs prochains où leurs voix seraient réduites au silence. Ce qui ne saurait tarder, songea Leonard. Bientôt, aussi, moins de chants d’oiseaux. Les engoulevents et les petites buses s’envoleraient les premiers vers le sud, puis les passereaux et les moineaux. Les vipères cuivrées se glisseraient entre des pierres et sous des escarpements pour s’y terrer, environ une semaine plus tard les crotales des bois que certains appellent des dos de satin feraient de même, s’enroulant en nœuds de chair et de crochets pareils à des méduses. Tout deviendrait sombre et amoindri, comme si les montagnes avaient étendu leurs épaulements et repoussé la plus grande part du monde environnant au fur et à mesure qu’elles s’armaient pour l’hiver.

Ron Rash (né en 1953), Le monde à l’endroit – traduction d’Isabelle Reinharez

Cornelius Krieghoff (1815 – 1872), The St. Anne Falls near Quebec, from Above and Looking Upward

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