Choix

Il y avait des étagères de très fine porcelaine exposée dans des vitrines, mais elle n’avait pas à s’en charger non plus. La vaisselle en faïence suffisait pour le quotidien.

Un jour, Eeva prit une assiette dans l’une des vitrines. Elle la tint dans la lumière : le jour passait au travers tant la porcelaine était mince, et résistante à la fois. Rien à voir avec la faïence, même si celle-ci était déjà très différente de la grossière terre cuite qu’on utilisait à la Maison des orphelins.

Elle examina attentivement l’assiette. De délicates silhouettes d’un bleu pur et intense échangeaient des gestes gracieux. L’une d’elles était sans doute une bergère, parce qu’un agneau grassouillet reposait à ses pieds. Un homme en bas de soie la saluait, une main sur l’estomac et l’autre glissée dans son dos, les doigts écartés. Des arbres agitaient leur feuillage au-dessus de leurs têtes, et une petite rivière sinuait d’un bord à l’autre de l’assiette.

Elle l’approcha encore et découvrit plus de détails. Un nœud de ruban sur le chapeau en paille de la bergère. Un nœud similaire – mais pas tout à fait identique – sur les chaussures de l’homme. Le lacet était dénoué, et l’extrémité traînait sur l’herbe. Le petit personnage allait tomber quand il se redresserait après son salut et se remettrait à marcher.

Si l’assiette tombait sur le carrelage de la cuisine, elle se briserait. Elle le tenait en équilibre entre ses deux index. Seule la légère pression évitait l’irréparable. Elle regarda fixement l’assiette, tentant de l’amener à se décider. Est-ce qu’elle voulait tomber ou rester en place ?

Non, pensa-t-elle. Elle était seule responsable de ce choix. Elle pouvait agir sur le cours des choses. Elle hocha la tête en direction des deux petits personnages gesticulants, puis elle posa l’assiette sur la table, l’essuya avec un chiffon humide, et la reposa dans sa vitrine. Le petit homme peint resta figé dans sa position, toujours courbé et les doigts écartés. Jamais il ne trébucherait sur son ruban dénoué.

« Tu n’iras jamais nulle part », lui dit Eeva. Il aurait peut-être préféré se briser. Voler en éclats et connaître la liberté.

Helen Dunmore (néen en 1952), La maison des orphelins – traduction de Marc Amfreville

Erkin (né en 1957), Bol avec des cerises

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2 réflexions sur “Choix

  1. Bonjour Agnès,
    Je vais noter le titre de ce roman. Cet extrait m’a donné envie d’en savoir plus. Pour l’anecdote, Marc Amfreville, le traducteur, était prof d’anglais il y a… pfiouuuuu… fort longtemps dans mon collège quand j’étais ado 😉
    Bon dimanche

    • Eh bien, tu connais du beau monde 🙂 C’est un très beau roman (je n’en suis qu’au premier tiers mais j’aime beaucoup), tu me diras ce que tu en penses si tu le lis. Bonne semaine à toi.

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