Cultures

Convenances

La version officielle

[…] Rien ne trahissait à l’extérieur une quelconque intimité entre la bibliothécaire et le châtelain, mais leur liaison secrète ne faisait aucun doute. Ils vivaient sous le même toit depuis des années, au cours desquelles Geoffroy était devenu un homme aussi séduisant qu’absorbé en lui-même. Il ne donnait aucune envie de quitter même brièvement sa demeure : par quoi pouvait-il être retenu, sinon par la présence d’Anonyma ? Au dire de tous, il passait de longues heures en tête à tête dans la bibliothèque. En dehors de sa mère, elle était la seule femme à qui il adressât la parole. Bien qu’ils fussent tous deux réduits en esclavage par la douairière clouée au lit, ils étaient après elle les dépositaires de l’autorité : mon père par sa naissance, ma mère parce qu’il l’avait choisie. Il suffisait d’additionner ces éléments pour obtenir une histoire d’amour. Même s’il ne s’agissait que de preuves indirectes, elles étaient plus que suffisantes pour exercer les langues.

Toutefois, la rumeur finit par d’essouffler. Rien ne se produisit. Et cela dura ainsi pendant des années. Le désintérêt apparent de « miss Molly » envers les femmes était peut-être réel, après tout.

Cependant la mort de lady Loveall, suivie presque immédiatement par les fiançailles de mon père avec la bibliothécaire – les deux nouvelles éclatèrent comme deux coups de tonnerre simultanés -, prouvèrent que les mauvaises langues avaient eu raison sur toute la ligne. Certaines des commères étaient mortes depuis longtemps, et on raconta qu’on avait entendu des voix dans le cimetière du village proclamer : « Nous vous l’avions bien dit ! » Non seulement le couple avait eu une liaison, mais il avait réussi à la garder secrète sous le nez pour ainsi dire de lady Loveall. Cette révélation ne suscita d’ailleurs aucun étonnement. L’étonnant, c’était que personne n’ait pu confirmer auparavant une histoire si vraisemblable.

La seule supposition crédible consistait à imaginer que leur lien était resté tacite et même ignoré pendant les quinze dernières années, par égard pour les autorités en place. À l’ombre de la douairière, leur amour n’avait pu s’épanouir. Mais à présent qu’elle-même avait rejoint les ombres le soleil brillait de nouveau pour eux. C’était tout à fait l’histoire de la rose et de l’églantier, bien dans l’esprit des Loveall – sauf que les deux amoureux n’avaient pas eu à attendre la mort pour unir leurs destins.

Cette hypothèse touchante fut bientôt rendue impossible par la révélation suivante : ma mère était enceinte et l’heureux événement était imminent. La mort de lady Loveall était survenue à point pour les amants. À chaque nouvelle péripétie, mon père voyait ses actions monter.

Quant à ma mère, elle s’installa dans la bibliothèque, sous la surveillance d’un médecin et d’une sage-femme. Quelques mois plus tard, je vins au monde. L’opinion générale est que cette union et son fruit n’auraient jamais pu être reconnus du vivant de ma grand-mère. Son fils avec une domestique, enceinte de surcroît : on aurait pu aussi bien enterrer la douairière sur le ventre, afin de lui épargner la peine de se retourner dans sa tombe.

Wesley Stace (né en 1965), L’infortunée – traduction de Philippe Giraudon

Flandrin-Hippolyte-Madame-Hippolyte-Flandrin

Hippolyte Flandrin (1809 – 1864), Madame Hippolyte Flandrin

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