La nuque

Comme un dernier remous sur une blanche plage
Que les flots refoulés ne peuvent pas saisir,
Sur la nuque que mord le souffle du désir,
Un frisson de cheveux trace son clair sillage.

Frisson d’écume d’or, si vivante que l’âge
Se connaît à la voir, et qui semble choisir
Les cols dont la beauté modelée à loisir
A les perfections antiques d’un moulage.

En extase penché, j’aurai pour horizon
L’oreille à qui l’amour porte mon oraison,
L’oreille, bijou fait en rose de coquille ;

Et ma bouche osera baiser l’éclat vermeil
Des minces cheveux fous brodés par le soleil,
Dont la confusion étincelante brille.

Albert Mérat (1840 – 1909), L’idole

Vide

« Allez ! » Bonnie se tourna, se pencha vers William et posa sur sa joue un baiser délicat, rapide, comme si une plume portée par la brise l’avait effleuré et s’en était allée. À peine descendue de voiture, Bonnie s’était mise à courir vers la grange. Le siège à côté de lui paraissait plus vide que jamais. Un vide tangible, un vide plus redoutable qu’il l’aurait jamais imaginé. Il posa la main sur le siège, encore tiède de la présence de Bonnie. C’était de la folie, c’était une maladie, à moins que ce ne soit le juste châtiment pour avoir bu de l’alcool au cours de l’après-midi. Quelle que fût la cause de ce tumulte intime, William savait qu’il devait se reprendre en main.

Il démarra la voiture. Il pensa à la tarte à la rhubarbe. Il pensa au plaisir de sa femme en le voyant rentrer. Sa Grace bien-aimée, son cœur, celle qu’il aimait depuis si longtemps ! La fin de semaine, jusqu’à la répétition de lundi, s’étirait devant lui tel un désert sombre et sans fin. À cela s’adjoignait un intolérable sentiment d’avoir perdu quelque chose et d’être sur le point de perdre autre chose. La confusion régnait dans son esprit. Il ne voulait pas perdre. Il fallait qu’il se reprenne en main. Maintenant. Qu’il cesse d’imaginer Bonnie et Grant dans la grange. Qu’il se dépêche de rentrer, d’aller retrouver Grace, qu’il fredonne en entier le premier morceau de Razoumovski, qu’il soit le plus vite possible auprès de Grace. Il accéléra, ayant soudain décidé d’aller vite. Le fait de se concentrer sur la route déjouerait les tours de son imagination. Il pria Dieu de lui être favorable et de veiller à ce qu’il n’y ait pas trop d’automobilistes sur la route.

Angela Huth (née en 1938), Tendres silences – traduction de Marie-Odile Fortier-Masek et Henri Robillot

Egon Schiele (1890 – 1918), Quatre arbres

Tableaux

Tu peins ton autoportrait. C’est une demande de ton père. Que tu lui fasses un tableau de toi. Il s’entendra mieux avec le tableau qu’avec toi. Il n’aura pas à se fâcher qu’il ne se lève pas le matin, qu’il oublie des choses, qu’il traînasse çà et là sans but.

C’est la première fois que tu te regardes dans un miroir avec l’œil du peintre. Tu n’es pas beau, mais tu te plais. Tu souris. Tu te peindras souriant, de ce sourire avec lequel tu aguiches les femmes et qui pousse ton père à bout. Quand il te crie après, qu’il t’enguirlande. Tu souris, et personne peut plus t’atteindre. Tu ne cries pas, tu souris.

Tu peins ton visage. Tu n’en démords pas. Les tableaux t’ont toujours captivé. Quand tu as dû faire le coursier pendant ton apprentissage, tu t’arrêtais devant des galeries pour contempler les tableaux, toujours les mêmes tableaux. Un jour, alors que l’un d’eux avait subitement disparu – une étude de Valenciennes -, sous le coup de l’émotion, tu es entré dans la galerie, tu voulais te renseigner sur le tableau, l’apercevoir une dernière fois. C’était comme si tu avais perdu un être cher. Mais finalement tu n’as pas osé. Tu as prétendu t’être trompé de porte, tu as rougi, et tu t’es sauvé.

Tu t’attaches aux tableaux, à tes tableaux. Tu ne veux absolument pas les vendre. Il t’est même arrivé d’en racheter. Ils font partie de toi, de ta vie. Tu les regardes. Ils restent toujours pareils. Lorsque le soir tu éteins la lumière, tu sais qu’ils sont là dans le noir.

Tu aurais dû peindre Victoire quand elle vivait encore. Sans elle, tu ne serais jamais devenu peintre. Ton père a été brisé par sa mort. Après, tout lui a été égal. Il t’a fait don de l’argent qui lui était destiné. Si tu l’avais peinte, elle serait encore là. Mais ce n’est que plus tard que tu as appris à peindre des gens. Ce n’est que plus tard que tu as appris à voir. Appris que le monde est plat, l’espace n’est que contours indécis, ombres. Nuances. Le temps n’existe pas.

Quand tu seras mort depuis longtemps, quand ce petit garçon que tu as rencontré dans le champ au-dessus de Trouville sera mort depuis longtemps, tes tableaux seront toujours là. Ils seront pratiquement les mêmes. Tu aurais dû lui dire cela : quand nous serons morts tous les deux, ce tableau existera encore et montrera ton village comme il ne sera plus depuis longtemps.

Peter Stamm (né en 1963), Comme un cuivre qui résonne – traduction de Nicole Roethel

Camille Corot (1796 – 1875), Autoportrait

De velours et de soie

Les fleurs sauvages
Les océans du monde
Les îles blondes
M’avaient toujours tenté

Finis les grands voyages
Finis les ciels oranges
Tous les frissons étranges
Tu me les as donnés

De velours et de soie
Comme ta chair parfumée
De lumière et de velours
Comme tes yeux

De rose et de lumière
Comme le goût de ta bouche
De sang et de rose fraîche
Comme tes joues

De feu, d’or et de sang
Comme un baiser que tu me donnes
D’argent de feu et d’or
Comme ton corps qui s’abandonne

De soleil et d’argent
Tes cheveux dans le vent mauve
De plaisir et de soleil
Comme une nuit dans tes bras

Boris Vian (1920 – 1959)

Jack Vettriano (né en 1951), Beautiful losers

Far-niente

Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage
Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis,
Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse.
Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi
Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi,
Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe,
Le puceron qui grimpe et se pende au brin d’herbe,
La chenille traînant ses anneaux veloutés,
La limace baveuse aux sillons argentés,
Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
Ensuite je regarde, amusement frivole,
La lumière brisant dans chacun de mes cils,
Palissade opposée à ses rayons subtils,
Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote ;
Et lorsque je suis las je me laisse endormir,
Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir,
Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette,
Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette.

Théophile Gautier (1811 – 1872), Premières poésies

William McTaggart (1835 – 1910), Spring

Ressemblance

Vous désirez savoir de moi
D’où me vient pour vous ma tendresse ;
Je vous aime, voici pourquoi :
Vous ressemblez à ma jeunesse.

Vos yeux noirs sont mouillés souvent
Par l’espérance et la tristesse,
Et vous allez toujours rêvant :
Vous ressemblez à ma jeunesse.

Votre tête est de marbre pur,
Faite pour le ciel de la Grèce
Où la blancheur luit dans l’azur :
Vous ressemblez à ma jeunesse.

Je vous tends chaque jour la main,
Vous offrant l’amour qui m’oppresse ;
Mais vous passez votre chemin…
Vous ressemblez à ma jeunesse.

René-François Sully Prudhomme (1839 – 1907), Stances et poèmes

Auguste Toulmouche (1829 – 1890), Dolce farniente

Chatoyant

Thomas ouvrit le couvercle du coffre de chêne et le laissa reposer contre le mur. Toutes les familles ont un coffre comme celui-ci, songeait-il, plein de vieilleries qui ne servent plus mais qu’on ne se résout pas à jeter. Si votre père et votre grand-père ont gardé l’épée de votre arrière-grand-père, qui porte une tache du sang versé en 1808 sur le fourreau, alors vous ne pouvez que la conserver à votre tour.

« Il y a du sang russe sur l’épée de ton arrière-grand-père », lui avaient-ils dit solennellement, et il avait scruté chaque centimètre carré du métal jusqu’à ce que ses yeux en soient éblouis, mais sans jamais trouver la tache en question.

Si le temps a une odeur, alors ce doit être celle qui vous surprend quand on ouvre ces coffres, se dit Thomas. Le temps était là couché en différentes strates, avec le lourd acier de l’épée gisant au fond. Il souleva un emballage de batiste blanche et un coin de tissu de couleur vive apparut. Eh oui, il était là. Le couvre-lit confectionné par son arrière-grand-mère, peut-être au moment même où son mari enfonçait son épée dans un ventre russe pendant la guerre de Finlande. Elle était très habile de son aiguille, connue pour ses broderies délicates sur les bonnets de baptême et les cols de mousseline. Mais avec ce couvre-lit, elle avait enfreint toutes les lois. Personne n’avait jamais rien fait de pareil. Personne n’aurait voulu.

Il souleva le couvre-lit et le secoua. Il était trop léger pour tenir chaud. Elle l’avait confectionné pour sa beauté , du moins pour l’idée qu’elle s’en faisait, avec des morceaux de soie recueillis sur Dieu sait combien de longues robes usagées. À moins qu’elle n’eût acheté ces soieries chatoyantes rien que pour son couvre-lit. Jamais la digne provinciale qu’elle était n’aurait arboré des couleurs aussi voyantes.

« Un tel travail, et aussi léger sur le lit qu’un soupir ! On n’en sent même pas le poids. »

Il se rappelait avoir entendu quelqu’un prononcer ces mots, non pas comme un compliment, mais comme une critique.

Il fallait le donner à Eeva, pour sa chambre au grenier. Il le souleva dans la lumière. Les couleurs n’avaient pas pâli en près de cent ans. Peut-être n’avait-il jamais servi, même en son temps. Il aurait semblé très déplacé dans un intérieur suédois, aussi violent qu’un cri de plaisir pendant un office à l’église.

Helen Dunmore (néen en 1952), La maison des orphelins – traduction de Marc Amfreville

Agapit Stevens (1849 – 1917), Portrait of a Woman with Embroidery

11 septembre

Il y avait des gens agglutinés près de l’entrée, des deux côtés, d’autres qui s’efforçaient de franchir les portes mais qui restaient apparemment intéressés par ce qui se passait à l’extérieur. Elle se fraya un chemin jusque sur le trottoir bondé. La circulation grossissait, des klaxons retentissaient. Elle se glissa le long d’une vitrine et leva les yeux vers la haute construction en fonte verte qui enjambe Pershing Avenue, ce segment de voie surélevée qui distribue la circulation de part et d’autre de la gare.

Un homme pendait là, au-dessus de la rue, la tête en bas. Il portait un costume classique, une jambe était repliée en l’air, les bras ballaient le long du corps. On apercevait à peine le harnais de sécurité qui sortait de son pantalon par la jambe tendue et qui était fixé à la rampe ornementée du viaduc.

Elle en avait entendu parler, de cet artiste de rue qu’on désignait comme l’Homme qui Tombe. Il était apparu plusieurs fois au cours de la semaine passée, à l’improviste, dans différents quartiers de la ville, suspendu à tel ou tel immeuble, toujours la tête en bas, en costume, cravate et chaussures de ville. Il les rappelait, bien sûr, ces moments terribles dans les tours en flammes, quand les gens tombaient ou se voyaient contraints de sauter. On l’avait vu suspendu à une balustrade dans un hall d’hôtel et la police l’avait expulsé d’une salle de concert et de deux ou trois immeubles d’habitation dotés de terrasses ou de toits accessibles.

La circulation s’était pratiquement immobilisée, maintenant. Il y avait des gens qui lui criaient des choses, indignés par ce spectacle qui mimait la désespérance humaine, le souffle ultime et fugace d’un corps et ce qu’il contenait. Qui contenait le regard du monde, pensa-t-elle. Il y avait là quelque chose d’atrocement clair, une chose que nous n’avions pas vue, la chute d’un corps unique qui entraîne un effroi collectif, un corps tombé parmi nous tous.

Don DeLillo (né en 1936), L’Homme qui tombe – traduction de Marianne Véron

Justin Lane, National September 11 memorial

Choix

Il y avait des étagères de très fine porcelaine exposée dans des vitrines, mais elle n’avait pas à s’en charger non plus. La vaisselle en faïence suffisait pour le quotidien.

Un jour, Eeva prit une assiette dans l’une des vitrines. Elle la tint dans la lumière : le jour passait au travers tant la porcelaine était mince, et résistante à la fois. Rien à voir avec la faïence, même si celle-ci était déjà très différente de la grossière terre cuite qu’on utilisait à la Maison des orphelins.

Elle examina attentivement l’assiette. De délicates silhouettes d’un bleu pur et intense échangeaient des gestes gracieux. L’une d’elles était sans doute une bergère, parce qu’un agneau grassouillet reposait à ses pieds. Un homme en bas de soie la saluait, une main sur l’estomac et l’autre glissée dans son dos, les doigts écartés. Des arbres agitaient leur feuillage au-dessus de leurs têtes, et une petite rivière sinuait d’un bord à l’autre de l’assiette.

Elle l’approcha encore et découvrit plus de détails. Un nœud de ruban sur le chapeau en paille de la bergère. Un nœud similaire – mais pas tout à fait identique – sur les chaussures de l’homme. Le lacet était dénoué, et l’extrémité traînait sur l’herbe. Le petit personnage allait tomber quand il se redresserait après son salut et se remettrait à marcher.

Si l’assiette tombait sur le carrelage de la cuisine, elle se briserait. Elle le tenait en équilibre entre ses deux index. Seule la légère pression évitait l’irréparable. Elle regarda fixement l’assiette, tentant de l’amener à se décider. Est-ce qu’elle voulait tomber ou rester en place ?

Non, pensa-t-elle. Elle était seule responsable de ce choix. Elle pouvait agir sur le cours des choses. Elle hocha la tête en direction des deux petits personnages gesticulants, puis elle posa l’assiette sur la table, l’essuya avec un chiffon humide, et la reposa dans sa vitrine. Le petit homme peint resta figé dans sa position, toujours courbé et les doigts écartés. Jamais il ne trébucherait sur son ruban dénoué.

« Tu n’iras jamais nulle part », lui dit Eeva. Il aurait peut-être préféré se briser. Voler en éclats et connaître la liberté.

Helen Dunmore (néen en 1952), La maison des orphelins – traduction de Marc Amfreville

Erkin (né en 1957), Bol avec des cerises

Automne

Travis partit travailler, et peu de temps après, Leonard emprunta à son tour la 25 pour descendre à Marshall. Les cornouillers avaient commencé à prendre des couleurs d’automne, mouchetures brun-roux sous le dais vert. Les cornouillers étaient toujours les premiers à attester la distance grandissante entre le soleil et la terre. Dans une semaine les tulipiers jauniraient, suivis par les liquidambars qui vireraient au cramoisi. Ensuite tout le vert disparaissait des montagnes, à l’exception des sapins et des pins tenaces sur les hautes crêtes, et aussi du pied-de-loup qui formait des croûtes sur la peau brune des sous-bois. Les ombres du matin se transformaient aussi – plus épaisses, plus marquées. Pesant plus lourdement sur le sol quand arrive le froid, prétendait sa mère, comme si les ombres avaient une réalité physique.

Quand il était petit, la mère de Leonard s’était souvent assise dehors sur les marches de leur ferme, restant parfois une demi-heure les yeux fixés sur les montagnes qui s’élevaient au-delà de leur pré. C’est si joli que ça m’emporte loin de moi, lui avait-elle expliqué un jour d’une voix douce, avec l’air de lui confier un secret. Une bible ou la messe ne suffisaient pas toujours, lui avait-elle avoué. Voilà pourquoi avant tout il faut un monde, avait-elle ajouté. Dans les jours qui avaient suivi le départ d’Emily et de Kera, Leonard avait tenté de voir le monde comme l’avait vu sa mère. Il avait pris sa voiture pour aller au bord de la Calumet River, l’unique endroit où il y avait assez d’arbres pour dissimuler un paysage semblant avoir été aplani par un rouleau à pâtisserie géant. Il s’était assis sur la berge et avait scruté les peupliers et les bouleaux, les aulnes noirs et les hamamélis blottis sous les arbres plus grands, l’eau lente et brune, en s’efforçant de trouver la même paix intérieure que sa mère, des années auparavant, sur les marches de la galerie.

*****

Leonard sirota sa bière en écoutant la nuit. Le vacarme des grillons et des cigales, un feu croisé, semblait plus intense, presque frénétique, comme s’ils s’avertissaient les uns les autres des soirs prochains où leurs voix seraient réduites au silence. Ce qui ne saurait tarder, songea Leonard. Bientôt, aussi, moins de chants d’oiseaux. Les engoulevents et les petites buses s’envoleraient les premiers vers le sud, puis les passereaux et les moineaux. Les vipères cuivrées se glisseraient entre des pierres et sous des escarpements pour s’y terrer, environ une semaine plus tard les crotales des bois que certains appellent des dos de satin feraient de même, s’enroulant en nœuds de chair et de crochets pareils à des méduses. Tout deviendrait sombre et amoindri, comme si les montagnes avaient étendu leurs épaulements et repoussé la plus grande part du monde environnant au fur et à mesure qu’elles s’armaient pour l’hiver.

Ron Rash (né en 1953), Le monde à l’endroit – traduction d’Isabelle Reinharez

Cornelius Krieghoff (1815 – 1872), The St. Anne Falls near Quebec, from Above and Looking Upward