J’ai repris…

Animal shelf de Dimensions :

Je vais peut-être réussir à le finir pour Noël…

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Tableaux

Tu peins ton autoportrait. C’est une demande de ton père. Que tu lui fasses un tableau de toi. Il s’entendra mieux avec le tableau qu’avec toi. Il n’aura pas à se fâcher qu’il ne se lève pas le matin, qu’il oublie des choses, qu’il traînasse çà et là sans but.

C’est la première fois que tu te regardes dans un miroir avec l’œil du peintre. Tu n’es pas beau, mais tu te plais. Tu souris. Tu te peindras souriant, de ce sourire avec lequel tu aguiches les femmes et qui pousse ton père à bout. Quand il te crie après, qu’il t’enguirlande. Tu souris, et personne peut plus t’atteindre. Tu ne cries pas, tu souris.

Tu peins ton visage. Tu n’en démords pas. Les tableaux t’ont toujours captivé. Quand tu as dû faire le coursier pendant ton apprentissage, tu t’arrêtais devant des galeries pour contempler les tableaux, toujours les mêmes tableaux. Un jour, alors que l’un d’eux avait subitement disparu – une étude de Valenciennes -, sous le coup de l’émotion, tu es entré dans la galerie, tu voulais te renseigner sur le tableau, l’apercevoir une dernière fois. C’était comme si tu avais perdu un être cher. Mais finalement tu n’as pas osé. Tu as prétendu t’être trompé de porte, tu as rougi, et tu t’es sauvé.

Tu t’attaches aux tableaux, à tes tableaux. Tu ne veux absolument pas les vendre. Il t’est même arrivé d’en racheter. Ils font partie de toi, de ta vie. Tu les regardes. Ils restent toujours pareils. Lorsque le soir tu éteins la lumière, tu sais qu’ils sont là dans le noir.

Tu aurais dû peindre Victoire quand elle vivait encore. Sans elle, tu ne serais jamais devenu peintre. Ton père a été brisé par sa mort. Après, tout lui a été égal. Il t’a fait don de l’argent qui lui était destiné. Si tu l’avais peinte, elle serait encore là. Mais ce n’est que plus tard que tu as appris à peindre des gens. Ce n’est que plus tard que tu as appris à voir. Appris que le monde est plat, l’espace n’est que contours indécis, ombres. Nuances. Le temps n’existe pas.

Quand tu seras mort depuis longtemps, quand ce petit garçon que tu as rencontré dans le champ au-dessus de Trouville sera mort depuis longtemps, tes tableaux seront toujours là. Ils seront pratiquement les mêmes. Tu aurais dû lui dire cela : quand nous serons morts tous les deux, ce tableau existera encore et montrera ton village comme il ne sera plus depuis longtemps.

Peter Stamm (né en 1963), Comme un cuivre qui résonne – traduction de Nicole Roethel

Camille Corot (1796 – 1875), Autoportrait

De velours et de soie

Les fleurs sauvages
Les océans du monde
Les îles blondes
M’avaient toujours tenté

Finis les grands voyages
Finis les ciels oranges
Tous les frissons étranges
Tu me les as donnés

De velours et de soie
Comme ta chair parfumée
De lumière et de velours
Comme tes yeux

De rose et de lumière
Comme le goût de ta bouche
De sang et de rose fraîche
Comme tes joues

De feu, d’or et de sang
Comme un baiser que tu me donnes
D’argent de feu et d’or
Comme ton corps qui s’abandonne

De soleil et d’argent
Tes cheveux dans le vent mauve
De plaisir et de soleil
Comme une nuit dans tes bras

Boris Vian (1920 – 1959)

Jack Vettriano (né en 1951), Beautiful losers

Far-niente

Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage
Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis,
Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse.
Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi
Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi,
Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe,
Le puceron qui grimpe et se pende au brin d’herbe,
La chenille traînant ses anneaux veloutés,
La limace baveuse aux sillons argentés,
Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
Ensuite je regarde, amusement frivole,
La lumière brisant dans chacun de mes cils,
Palissade opposée à ses rayons subtils,
Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote ;
Et lorsque je suis las je me laisse endormir,
Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir,
Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette,
Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette.

Théophile Gautier (1811 – 1872), Premières poésies

William McTaggart (1835 – 1910), Spring