Cultures

Une amitié

Il y a des moments où elle pourrait faire de Pia l’amie qu’elle n’a pas et qui, peut-être, lui manque : leur entente est de celles qui n’ont pas besoin de mots et se nourrissent de regards, de gestes, de minuscules attentions réciproques; une complicité qui bannit tout le reste de l’univers féminin, absorbé par ses affaires sans importance, et rend précieux, si précieux le peu qu’on a. Des cadeaux de fleurs, que Pia coupe et arrange avec une grâce innée, mêlant le haut avec le bas – une gueule de loup, trois renoncules, un petit bouquet de roses naines – comme si elle n’avait jamais rien fait d’autre de sa vie, les disposant dans un bol dépareillé au sombre décor noir et or, qui, par lui-même, serait laid, mais devient par sa main digne de la table d’un dieu; des cadeaux de rubans, non pas usés, mais neufs et crissants, un collet de dentelle propre à adoucir le plus sévère corsage de gros coton, trois mouchoirs à ourlet ajouré. (Et qui prétend qu’on n’offre pas de larmes ? Ce sont des sottises : chacun offre ce qu’il peut.)

« Tu fais parfois des rêves, Pia ? », lui demande Bianca, avec la brutalité de la confidence.

Étendues sur l’herbe, les yeux perdus dans le ciel, les mains derrière la tête, les pieds tout proches : une horloge humaine qui marque les heures de la liberté.

« Je préfère ceux que je choisis toute seule, répond Pia, tranquillement. Comme ça, je m’invente une vie différente de ce qui sera.

– Mais tu ne peux pas en être sûre.

– Oh, si, je peux : si je l’ai déjà imaginée, elle ne peut pas être la vraie. Voilà pourquoi je m’invente des choses impossibles : comme ça, je m’amuse et je ne gaspille rien. »

L’économie pratique du contentement.

« Et qu’est-ce que tu inventes ?

– Je ne peux pas vous le dire, miss. Vous ririez de moi.

– Moi ? Jamais de la vie.

– Et vous, miss ? Vous rêvez ?

– Seulement la nuit. Et ensuite, je ne me rappelle rien, sauf que j’ai rêvé. Ou plutôt si : une fois, mon père est venu me voir, et je m’en souviens. Il était en chemise, comme le Christ au milieu des brebis, et il voulait me prendre dans ses bras, mais il était trop loin.

– Et votre mère ? »

Quand on ne réfléchit pas, certaines paroles viennent plus facilement.

« Elle ne riait jamais. Ensuite, elle est morte.

– Peut-être qu’elle le savait. Qu’elle allait mourir, je veux dire. Donna Julie aussi… Non, elle rit. En quelque sorte. »

Bianca pourrait se montrer curieuse : et la tienne, de mère ? Les langes de luxe, et le reste ?Mais elle se retient : elle ne voudrait surtout pas perdre ce qu’elles ont, ce qui est. Ah, pouvoir tout dire, sur tous les sujets, presque sans penser, en sachant qu’il n’y aura aucune conséquence, que personne ne le répétera, même si ce sont des choses dont on a honte !

« Vous le trouvez beau, Tommaso ?

– Allons, Pia ! Il est tout jeune.

– Justement.

– Il a les cheveux soyeux. Ce serait amusant d’y passer les doigts, de le dépeigner un peu. À mon avis, il n’en a pas besoin. »

Rires, et silence.

« Moi, je le trouve beau. Luigi aussi devient beau, mais son père veut l’envoyer au service des Crippa de Lampugnano. Nous ne nous verrons plus.

– Ce n’est pas si loin. Il pourra venir te retrouver.

– Un serviteur est comme un prisonnier, vous savez ? Et de toute façon, ce qui me plaît, c’est seulement de le regarder. Je n’ai pas envie de me marier. Je suis mieux toute seule, et puis j’y suis habituée.

– Pourtant, ça arrivera. »

Bianca se tourne sur un côté, s’appuie sur un coude. La petite est encore allongée, les yeux fermés.

« Et vous, miss ? Vous aussi ? »

Parfois, rien ne vaut le silence.

Beatrice Masini (née en 1962), L’aquarelliste – traduction de François Rosso

Federico Andreotti (1847 – 1932), Le sorelle