Cultures

6 juin 1968

Quinze jours plus tôt, j’avais dit à Pierre Salinger devant les Ziffrin :

– Tu sais, naturellement, que ton gars se fera assassiner ?

Salinger avait frémi. Il demeura un moment silencieux, puis me dit :

– Je vis avec cette crainte. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour le protéger. Mais il court partout, comme du mercure vif…

Mickey Ziffrin m’avait demandé :

– Pourquoi croyez-vous à un attentat ?

– Folklore américain. Esprit d’émulation. Le goût de la compétition et de la surenchère. Depuis l’assassinat de John, Bobby représente une tentation irrésistible pour le paranoïaque américain moyen. La contagion psychique du qui-dit-mieux. Et il y a autre chose. Bobby est une provocation pour tout déséquilibré, persécuté, torturé par son inexistence… Bobby is too much. Il est trop. Trop jeune, trop riche, trop séduisant, trop heureux, trop puissant, trop de possibilités. Il éveille en tout paranoïaque un sentiment d’injustice. Il agit comme une vitrine de luxe sur un pauvre amoindri de Harlem, comme l’exhibition de la richesse américaine aux yeux du tiers monde. Il est trop.

Il est facile de se targuer d’avoir « prévu » cela. Je le raconte ici parce qu’il s’agit d’un élément important dans l’analyse spectrale de l’Amérique d’aujourd’hui. Ce pays, étant à l’avant-garde de tout ce qui est démesuré, est aussi à l’avant-garde de la névrose. Dans cette immense machine technologique de distribution de vie, chaque être se sent de plus ne plus comme un jeton inséré dans la fente, manipulé par des circuits préétablis et éjecté à l’autre bout sous forme de retraité et de cadavre. Pour sortir de l’inexistence, ou bien, comme les hippies ou les sectes innombrables, on se regroupe en tribus, ou bien on cherche à s’affirmer avec éclat par le happening meurtrier, pour se « venger ». Je sentais peser sur Bobby la menace de la paranoïa américaine, plus dangereuse ici qu’ailleurs, dans ce pays où le culte du succès, de la réussite, accentue les complexes d’infériorité, de persécution, de frustration et d’échec.

Je demande à Bobby quelles précautions il prend contre un attentat éventuel. Il sourit.

– Il n’y a aucun moyen de protéger un candidat pendant la campagne électorale. Il faut se donner à la foule et, à partir de là… il faut compter sur la chance.

Romain Gary (1914 – 1980), Chien Blanc

Bobby Kennedy en 1968 dans son bureau au département de la Justice – © Reuters