Cultures

Bilan

Vingt ans sont passés et l’homme que je suis, depuis longtemps abandonné de sa jeunesse, se souvient avec beaucoup moins de gravité et un peu plus d’ironie de celui que je fus alors avec tant de sérieux, tant de conviction. Nous nous sommes tout dit et pourtant il me semble que nous nous connaissons à peine. Était-ce vraiment moi, ce garçon frémissant et acharné, si naïvement fidèle à un conte de nourrice et tout entier tendu vers quelque merveilleuse maîtrise de son destin ? Ma mère m’avait raconté trop de jolies histoires, avec trop de talent et dans ces heures balbutiantes de l’aube où chaque fibre d’un enfant se trempe à jamais de la marque reçue, nous nous étions fait trop de promesses et je me sentais tenu. Avec, au cœur, un tel besoin d’élévation, tout devenait abîme et chute. Aujourd’hui que la chute est vraiment accomplie je sais que le talent de ma mère m’a longtemps poussé à aborder la vie comme un matériau artistique et que je me suis brisé à vouloir l’ordonner autour d’un être aimé selon quelque règle d’or. Le goût du chef-d’œuvre, de la maîtrise, de la beauté me pousser à me jeter les mains impatientes contre une pâte informe qu’aucune volonté humaine ne peut modeler, mais qui, elle, possède au contraire le pouvoir insidieux de vous pétrir à sa guise, imperceptiblement; à chaque tentative que vous faites de lui imprégner votre propre marque, elle vous impose un peu plus une forme tragique, grotesque, insignifiante ou saugrenue, jusqu’à ce que vous vous trouviez, par exemple, étendu, les bras en croix, au bord de l’Océan, dans une solitude que l’aboiement des phoques et le cri des mouettes déchire parfois, parmi les milliers d’oiseaux de mer immobiles qui se reflètent dans le miroir du sable mouillé. Au lieu de jongler, selon mes moyens, avec cinq, six, sept balles comme tous les artistes distingués, je me tuais à vouloir vivre ce qui à la rigueur pouvait seulement être chanté. Ma course fut une poursuite errante de quelque chose dont l’art me donnait la soif, mais dont la vie ne pouvait m’offrir l’apaisement. Il y a longtemps que je ne suis plus dupe de mon inspiration et si je rêve toujours de transformer le monde en un jardin heureux, je sais à présent que ce n’est pas tant par amour des hommes que par celui des jardins. Et, certes, le goût de l’art vivant et vécu demeure toujours à mes lèvres, mais c’est surtout comme un sourire : ce sera sans doute ma dernière création littéraire, s’il me reste à ce moment-là encore quelque talent.

Romain Gary (1914 – 1980), La Promesse de l’aube

Cultures

6 juin 1968

Quinze jours plus tôt, j’avais dit à Pierre Salinger devant les Ziffrin :

– Tu sais, naturellement, que ton gars se fera assassiner ?

Salinger avait frémi. Il demeura un moment silencieux, puis me dit :

– Je vis avec cette crainte. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour le protéger. Mais il court partout, comme du mercure vif…

Mickey Ziffrin m’avait demandé :

– Pourquoi croyez-vous à un attentat ?

– Folklore américain. Esprit d’émulation. Le goût de la compétition et de la surenchère. Depuis l’assassinat de John, Bobby représente une tentation irrésistible pour le paranoïaque américain moyen. La contagion psychique du qui-dit-mieux. Et il y a autre chose. Bobby est une provocation pour tout déséquilibré, persécuté, torturé par son inexistence… Bobby is too much. Il est trop. Trop jeune, trop riche, trop séduisant, trop heureux, trop puissant, trop de possibilités. Il éveille en tout paranoïaque un sentiment d’injustice. Il agit comme une vitrine de luxe sur un pauvre amoindri de Harlem, comme l’exhibition de la richesse américaine aux yeux du tiers monde. Il est trop.

Il est facile de se targuer d’avoir « prévu » cela. Je le raconte ici parce qu’il s’agit d’un élément important dans l’analyse spectrale de l’Amérique d’aujourd’hui. Ce pays, étant à l’avant-garde de tout ce qui est démesuré, est aussi à l’avant-garde de la névrose. Dans cette immense machine technologique de distribution de vie, chaque être se sent de plus ne plus comme un jeton inséré dans la fente, manipulé par des circuits préétablis et éjecté à l’autre bout sous forme de retraité et de cadavre. Pour sortir de l’inexistence, ou bien, comme les hippies ou les sectes innombrables, on se regroupe en tribus, ou bien on cherche à s’affirmer avec éclat par le happening meurtrier, pour se « venger ». Je sentais peser sur Bobby la menace de la paranoïa américaine, plus dangereuse ici qu’ailleurs, dans ce pays où le culte du succès, de la réussite, accentue les complexes d’infériorité, de persécution, de frustration et d’échec.

Je demande à Bobby quelles précautions il prend contre un attentat éventuel. Il sourit.

– Il n’y a aucun moyen de protéger un candidat pendant la campagne électorale. Il faut se donner à la foule et, à partir de là… il faut compter sur la chance.

Romain Gary (1914 – 1980), Chien Blanc

Bobby Kennedy en 1968 dans son bureau au département de la Justice – © Reuters