Arche fleurie

Jardins de roses prend de jolies couleurs :

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Transmission

Nous avons la chance, toi et moi, d’être vietnamiennes, car je peux ainsi te parler avant même que tu sois née. Voici pourquoi je me sers de la langue vietnamienne. C’est la coutume chez nous, pour la mère, d’entamer cette conversation avec l’enfant dans son ventre, de commencer à vous conseiller sur les affaires du monde dans lequel vous entrerez bientôt. Ce n’est pas une coutume chez les Américains, alors peut-être que tu ne comprendrais même pas l’anglais si je parlais. Et d’ailleurs, je ne pourrais pas parler anglais aussi bien pour te dire certaines choses qui sont dans mon cœur. Avant tout tu dois écouter mon cœur. La langue ne compte pas. Je ne sais pas si tu peux entendre tous les autres mots, ceux en anglais qui flottent autour de nous comme le pollen qui au printemps me fait éternuer et permet aux fleurs de porter leurs propres enfants. Je crois me souvenir de chez nous que ceci est une conversation privée, qu’il n’y a que ma voix que tu puisses entendre, mais je n’en suis pas sûre. Ma mère […] m’a parlé quand j’étais dans son ventre, et parfois quand je rêve et me réveille et ne me rappelle rien, j’ai l’impression que je rêvais de sa voix plongeant tel un nageur nu dans cet océan, et nageant avec vigueur vers moi, qui attendais dans les profondeurs sous les vagues.

Et quand tu remues en moi, ma toute petite, quand tu essaies de nager plus haut, de monter à ma rencontre, je regarde les deux barriques en chêne que j’ai remplies de fleurs rouges, d’hibiscus. Ils n’ont pour ainsi dire pas d’odeur, mais ils sont très jolis, et parfois les colibris arrivent avec leurs ailes invisibles et leurs petits corps aussi luisants que s’ils venaient, d’un coup d’aile, de sortir de la mer. Je regarde aussi la clôture aux piquets blancs, très blancs, sans la moindre tache de moisissure, quoique l’air soit chaud ici en Louisiane, tout le temps, et très humide. Et parfois, comme ne ce moment, je regarde au-delà de ce jardinet, je lève les yeux au-dessus de la cime crénelée des arbres, vers le ciel. C’est un ciel qui ressemble aux ciels du Viêt-nam. Parfois tout fleuri de nuages minuscules, aussi immobiles que des fleurs flottant dans une coupe au centre d’une table de Nouvel An. Parfois peuplé de grands corps sombres, des guerriers chinois roulant des épaules, tout hérissés par un orage d’été dont nous savons qu’il passera. Un jour tu courras sous l’orage, en riant, comme tous les enfants du Viêt-nam.

Robert Olen Butler (né en 1945), « Mi-automne » – Un doux parfum d’exil – traduction d’Isabelle Reinharez

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Jessie Willcox Smith (1863 – 1935), Mother and child