Doutes

8 décembre 1968

Le plus gros problème pour nous, c’était l’eau. Ensuite, les munitions. Des hélicos ont essayé de nous approcher pour nous ravitailler et prendre autant de blessés qu’ils pouvaient, mais c’était de la folie. Plein de nos gars sont morts en attendant d’être évacués. Tous ceux qui ont survécu ont été touchés. Moi, j’ai pris une balle qui m’a traversé le bras et qui est allée atteindre au thorax le gars qui était derrière. Webster Hicks, un type de Detroit. Comme il l’a reçue du côté droit, on s’est dit que c’était pas trop grave.

Avec un seul pansement par soldat, le désavantage d’une blessure comme la mienne, c’est qu’il faut choisir entre l’impact d’entrée et la plaie à la sortie. On a décidé de panser celle-là, parce que c’était un vrai gâchis. Pendant ce temps, Hicks répétait que je lui avais sauvé la vie, que j’avais ralenti la balle pour lui. Il m’a dit merci. Par la suite, j’ai appris qu’il s’était évanoui d’un coup dans l’hélico. Il est mort.

Au bout de cinq jours comme ça, un régiment de marines est venu nous renforcer, on a pu souffler un peu mais nous avions déjà perdu la moitié du peloton. La bataille a continué pendant un mois. Pas un seul d’entre nous ne croyait qu’on sortirait de là vivants.

Pendant tout ce temps, je n’ai pas arrêté de penser à chez nous, à ces matins de gelée où il faisait encore nuit noire et où je partais au travail avec dans ma gamelle des sandwiches en rab, pour le cas où il y aurait un éboulement. C’était la règle, pas vrai ? Sandwiches supplémentaires en cas d’éboulement ! Est-ce que vous avez jamais réfléchi à ça ? Bien sûr que non. On n’y pensait pas, parce que c’était la routine, mais voilà : on prenait des sandwiches en plus, au cas où on serait enterrés vivants et où on aurait une petite faim en attendant les secours…

Alors je n’ai pas cessé de me dire que j’avais un boulot, avant, et que ça aussi, c’est mon boulot. Mon boulot. Défendre l’Amérique. Et c’est un bon boulot. Qu’est-ce qu’il y a de mieux ? C’est ce que je n’ai pas arrêté de penser. C’est mon boulot. Rien d’autre.

Ça m’a aidé, sur cette colline, mais maintenant qu’on est sortis je peux vous dire que l’idée continue à me tracasser sacrément, et je veux vous expliquer pourquoi. Travailler à la mine, j’avais de bonnes raisons pour. Comme nous tous. J’aidais ma mère, je bossais sur mon pick-up. Il y avait une fille qui me plaisait beaucoup, je ne vous dirai pas qui, parce que vous la connaissez. Mais je ne voulais pas l’inviter tant que mon pick-up ne serait pas impeccable. J’avais l’intention de le repeindre, aussi.

Ici, ce n’est pas très différent de chez nous. C’est tranquille, montagneux, avec des gens paisibles qui demandent juste à cultiver leurs champs, à manger leur riz, à vendre leurs poulets, et qu’on les oublie. Ça me rappelle beaucoup notre coin, surtout si chez nous c’était un putain de trou infesté de bestioles.

Mon problème, dernièrement, c’est d’essayer de comprendre pour quelles raisons je fais ce boulot-là. J’aime mon pays. Je donnerais ma vie pour protéger quelqu’un comme Mme Zoschenko et ses enfants. M. Z a donné sa vie juste pour avoir sa paie, non ? Mais les protéger de quoi, c’est ce que je n’arrive pas vraiment à voir. Des moines bouddhistes ? Des fermiers ? Des petits villages avec rien que des rizières et la jungle sur des kilomètres à la ronde ? Des gosses vietnamiens mignons comme tout, qui ont les deux bras en moins mais qui continuent à vous sourire ? Contre le communisme ? Quel communisme ? Où il est ?

Tout ce que je dis, c’est que c’est dur à avaler. À part nous et le Vietcong, on ne rencontre rien de mal, ici. C’est vraiment dommage que les dirigeants qui décident de faire une guerre ne puissent pas mettre leurs armées face à face dans un endroit précis, comme un stade de football, sans aller foutre en l’air la vie de gens innocents.

Je ne sais pas quand cette lettre vous parviendra. Si c’est avant la fin du mois, je vous dis joyeux Noël. J’espère que vous avez de la neige.

Votre ami,

Valentin Claypool

Soldat

101e division aéroportée

Tawni O’Dell, Retour à Coal Run – traduction de Bernard Cohen

Steve Stibbens, Vietnam War – US Troops 1965

Toute fière !

Pour la première fois une de mes créations paraît dans un magazine, le numéro 107 de Mains et merveilles, aux Editions de Saxe (publié le 14 février) :

En page 15 :

Je vous l’avais montrée l’année dernière, sans connaître encore son destin :

Je tiens à remercier Viviane Rousset et Cécile Bouhey des Editions de Saxe pour leur gentillesse et leur disponibilité.

Un père

Ma tante et mon oncle se doutaient-ils de l’immense cadeau qu’ils me faisaient en me sortant d’Alger ? Et oncle Étienne de la joie qui était la mienne lorsqu’il m’emmenait à la chasse avec lui ? Et M. Germain, notre instituteur, savait-il l’importance de la graine qu’il plantait en chacun de nous ? Il nourrissait un enfant poussé par une étrange soif de connaissance, une avidité devant le monde et les êtres qui ne s’épuiserait jamais. Je revois le petit garçon qui s’en allait à l’école le matin et que son instituteur guidait vers un destin plus noble. M. Germain parvint à éveiller, chez des êtres que la pauvreté menaçait de rendre imperméables à toute forme d’éducation, le désir de connaître et d’apprendre. Il avait vu tous ses amis disparaître dans les tranchées. Tous les après-midis, il nous lisait Les Croix de bois de Roland Dorgelès.
Vers la fin du roman, je pleurai à l’évocation de la mort des amis de l’auteur. Un de mes camarades se moqua de moi et me traita de lâche. Alors, pour me défendre, M. Germain évoqua le courage, la fraternité des armes, et enfin mon père qui était mort en défendant la patrie pendant une guerre où lui-même avait vu mourir tant de camarades. Mon père, je ne le connaissais pas. Il existait grâce à la photographie en noir et blanc accrochée au mur de la salle à manger. Un homme très jeune, qui portait une sorte de béret, un visage fin, des yeux en amande.

– Il te ressemblait, dit maman. Trait pour trait.

– En quelle année il est né ?

– Je ne sais pas. J’avais quatre ans de plus que lui.

– Et toi, en quelle année ?

– Je ne sais pas, regarde le livret de famille.

[…] Je ne le connaîtrai jamais. À présent, plus vieux que lui, je m’imaginais en grand frère attentif, qui s’était demandé où s’était perdu le lien affectif qui devait nous lier. Avait-il jamais existé ?

– Il ne savait pas lire. À l’orphelinat, on n’apprenait rien.

– Mais il t’a envoyé des cartes de la guerre ?

– Oui, il a appris avec M. Classiault.

– Chez Ricôme ?

– Il lui a appris à lire et à écrire.

– À quel âge ?

– À vingt ans, je crois. Je ne sais pas. C’est vieux, tout ça. Mais quand on s’est mariés, il avait bien appris les vins et il pouvait travailler partout. Il avait de la tête. Comme toi.

– Et après ?

– Ton frère est venu. Ton père travaillait pour Ricôme et Ricôme l’a envoyé dans sa ferme de Saint-Paul.

– Saint-Paul ? Près de Mondovi ?

– Oui. Et puis il y a eu la guerre. Il est mort. On m’a envoyé l’éclat d’obus.

Salim Bachi (né en 1971), Le dernier été d’un jeune homme

Albert Camus