Désenchantement

J’étais resté très longtemps couché dans mon chemin creux, parmi mes camarades. J’avais mangé du pain froid avec un peu de confiture dessus – et pour la première fois de ma vie bu un coup de gnôle. J’avais sommeil, n’ayant guère fermé l’œil de la nuit à la lisière du bois, regardant brûler les villages au loin, écoutant un immense et mystérieux charroi. Qu’était-ce ? L’armée française en retraite, l’armée allemande marchant en avant, les Belges quittant la Belgique. Et puis il y avait cette lampe électrique mystérieuse qui se promenait dans un champ devant nous et qui nous intriguait tant. Un imbécile avait dit gravement : « C’est un espion. » Ç’avait été la première nuit de ma vie que je passais en plein air. Besoin de remuer toute l’Europe pour ça ? Qui sait.

Maintenant, j’avais sommeil. Le sommeil fermait mes yeux qui se rouvraient, ne voulant pas rater ce début. Le canon qui s’était tu toute la nuit commençait à tourner à droite et à gauche. Avec mon harnais sur le dos, avec toutes ces annexes de cuir et de fer, j’étais couché dans la terre. J’étais étonné d’être ainsi cloué au sol; je pensais que ça ne durerait pas. Mais ça dura quatre ans. La guerre aujourd’hui, c’est d’être couché, vautré, aplati. Autrefois, la guerre, c’étaient des hommes debout. La guerre d’aujourd’hui, ce sont toutes les postures de la honte. Je me disais, que je devais être ému, que c’était là un moment solennel, avant le combat. Mais déjà, j’avais pu m’émouvoir la veille, et pendant la nuit. Et j’étais engourdi de sommeil.

Et l’on est toujours déçu par les solennités attendues. L’avais-je assez rêvé, ce moment-là. […] Eh oui, moi, pauvre intellectuel confiné dans les bibliothèques, j’avais rêvé de prolonger dans la vie mes mois de vacances, mes mois de sauvagerie sur les grèves bretonnes. J’avais rêvé de courir le monde, d’entraîner les hommes dans des actions, de détruire des empires et d’en construire d’autres.

Mais ce matin-là, dans mon demi-sommeil, traversé d’inquiétudes, de pressentiments, d’élans obscurs, je me doutais que mon désir d’action s’était pris à une glu bien grossière et bien trompeuse, quand je l’avais confondu avec l’amour de la guerre. Quelle ressemblance entre mes rêves d’enfance où j’étais un chef, un homme libre qui commande et qui ne risque son sang que dans une grande action et cette réalité de mon état civil qui m’appelait, veau marqué entre dix millions de veaux et de bœufs ? L’immense foire en ce moment, au soleil d’août 1914, sur une aire immense et circulaire autour de l’Europe, achevait de rassembler le bétail le plus héroïquement passif qu’ait jamais eu à prendre en compte l’Histoire qui brasse les troupeaux. Les bouchers allaient entrer et un vague soupçon me secouait dans mon sommeil; ce couloir de Chicago, ce n’était pas la carrière de gloire dont pourtant avait besoin l’orgueil de ma jeunesse.

Pierre Drieu la Rochelle (1893 – 1945), « La comédie de Charleroi », La comédie de Charleroi

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La Grenouille

En ramassant un fruit dans l’herbe qu’elle fouille,
Chloris vient d’entrevoir la petite grenouille
Qui, peureuse, et craignant justement pour son sort,
Dans l’ombre se détend soudain comme un ressort,
Et, rapide, écartant et rapprochant les pattes,
Saute dans les fraisiers, et, parmi les tomates,
Se hâte vers la mare, où, flairant le danger,
Ses sœurs, l’une après l’autre, à la hâte ont plongé.
Dix fois déjà Chloris, à la chasse animée,
L’a prise sous sa main brusquement refermée ;
Mais, plus adroite qu’elle, et plus prompte, dix fois
La petite grenouille a glissé dans ses doigts.
Chloris la tient enfin ; Chloris chante victoire !
Chloris aux yeux d’azur de sa mère est la gloire.
Sa beauté rit au ciel ; sous son large chapeau
Ses cheveux blonds coulant comme un double ruisseau
Couvrent d’un voile d’or les roses de sa joue ;
Et le plus clair sourire à ses lèvres se joue.
Curieuse, elle observe et n’est point sans émoi
A l’étrange contact du corps vivant et froid.
La petite grenouille en tremblant la regarde,
Et Chloris dont la main lentement se hasarde
A pitié de sentir, affolé par la peur,
Si fort entre ses doigts battre le petit cœur.

Albert Samain (1858 – 1900), Aux Flancs du vase

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Kirill Datsouk (né en 1974), Meisje zonbeschenen