Crocs

Mon premier amour a les dents jaunes. Il entre dans mes yeux de deux ans, deux ans et demi. Il se glisse par la prunelle de mes yeux jusqu’à mon cœur de petite fille où il fait son trou, son nid, sa tanière. Il y est encore à l’heure où je vous parle. Aucun n’a su prendre sa place. Aucun n’a su descendre aussi loin. J’ai entamé ma carrière d’amoureuse à deux ans avec le plus fier amant qui soit : les suivants ne seraient jamais à la hauteur, ne pourraient jamais l’être. Mon premier amour est un loup. Un vrai loup avec fourrure, odeur, dents jaune ivoire, yeux jaune mimosa. Des taches d’étoiles jaunes dans une montagne de pelage noir.

Mes parents sortent en criant de la roulotte, c’est la nuit, les autres roulottes, une à une, s’éclairent, tous en descendent, le clown, l’écuyère, le jongleur, les femmes, les autres enfants, tous en chemise de nuit, en pyjama ou à moitié nus, ils m’appellent, s’accroupissent sous les camions pour voir si je ne m’y suis pas cachée par jeu et ensuite endormie – c’est déjà arrivé plusieurs fois -, ils s’éloignent sur la place du village, appellent encore, n’appellent plus mais hurlent, des fenêtres commencent à s’allumer aux maisons voisines et des gens se fâchent, crient au tapage nocturne, menacent des gendarmes. C’est ma tante qui me trouve. Elle court aussitôt de l’un à l’autre, impose le silence, fait signe qu’on la suive sans bruit, surtout sans aucun bruit : voilà le cirque au complet qui s’approche de la cage, la porte en est entrouverte, je suis allongée sur la paille dorée à l’urine et j’ai les yeux fermés, ma petite tête de deux ans appuyée contre le ventre du loup. Je dors. Je dors d’un sommeil limpide et bienheureux.

Christian Bobin (né en 1951), La Folle Allure

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Ernest Thompson Seton (1860 – 1946), The Sleeping Wolf

613

Es-tu triste, Yankel ? lui demanda-t-elle un matin au petit déjeuner.

Bien sûr, dit-il en lui portant des tronçons de melon à la bouche d’une cuiller tremblante.

Pourquoi ?

Parce que tu bavardes au lieu de manger ton petit déjeuner.

Étais-tu triste avant ?

Bien sûr.

Pourquoi ?

Parce que tu mangeais, au lieu de bavarder, et que je deviens triste quand je n’entends pas ta voix.

Quand tu regardes des gens danser, est-ce que cela te rend triste ?

Bien sûr.

Moi aussi, cela me rend triste. Pourquoi, d’après toi ?

Il l’embrassa sur le front, lui mit la main sous le menton. Il faut vraiment que tu manges, dit-il. Il est tard.

Trouves-tu que Bitzl Bitzl est une personne particulièrement triste ?

Je ne sais pas.

Et Shanda l’affligée ?

Oh oui, elle est particulièrement triste.

Elle, c’est une évidence, n’est-ce pas ? Et Shloim est-il triste ?

Qui sait ?

Les jumelles ?

Peut-être. Cela ne nous regarde pas.

Dieu est-il triste ?

Il faudrait qu’Il existe pour être triste, n’est-ce pas ?

Je sais, dit-elle en lui donnant une petite tape sur l’épaule. C’est pour ça que je t’ai posé la question, pour arriver peut-être à savoir enfin si tu es croyant !

Eh bien, je me contenterais de dire ceci : si Dieu existe, Il a beaucoup de raisons d’être triste. Et s’Il n’existe pas, ça doit Le rendre tout à fait triste, j’imagine. Alors pour répondre à ta question, Dieu est forcément triste.

Yankel ! Elle lui referma les bras autour du cou comme si elle tentait d’entrer en lui ou de le faire entrer en elle.

Brod découvrit 613 tristesses, chacune parfaitement unique, constituant chacune une émotion singulière, aussi peu semblable à toute autre tristesse qu’à la colère, l’extase, la culpabilité ou la frustration. La tristesse du miroir. La tristesse des oiseaux domestiques. La tristesse d’être triste devant son père ou sa mère. La tristesse de l’humour. La tristesse de l’amour qui ne trouve pas à s’épancher.

Jonathan Safran Foer (né en 1977), Tout est illuminé – traduction de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso

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Marc Chagall (1887 – 1985), La chasse aux oiseaux