Une mère

Je me permets de vous écrire à cette adresse qui a été – et est toujours, je l’espère – la vôtre pendant un certain temps. C’est un ami journaliste qui s’est chargé de vous chercher pour moi et a mené à bien, grâce à ses contacts et aux archives, ce qui fut en fait un long processus d’élimination. Je crois vous avoir retrouvée, mais si je me trompe de personne, alors veuillez m’en excuser. Et si vous ne souhaitiez pas que je vous retrouve, veuillez aussi m’en excuser. Il est tout à fait possible que vous m’ayez désormais rangé dans un coin tout au fond de votre mémoire, et, si vous désirez que j’y reste, je ne voudrais en aucune manière m’imposer dans votre vie.
Vous écrire est étrange, car je vous ai probablement écrit dans ma tête tout au long de ma vie. Mais si vous avez envie d’en savoir plus sur moi, et sur les deux petits-enfants dont vous ne connaissiez pas l’existence, alors je serais heureux soit de correspondre avec vous, soit de me rendre quelque part pour vous y rencontrer. J’ai maintenant presque le double de l’âge que vous aviez lorsque vous m’avez donné le jour. Et deux enfants me sont nés. Je ne peux pas prétendre savoir quoi que ce soit des expériences que vous avez traversées, je sais pourtant que vous n’êtes pas retournée au pays depuis que vous avez quitté Dunross, sauf pour l’enterrement de votre mère. Et d’après la date gravée sur sa pierre tombale, je sais que vous me portiez en vous quand vous étiez devant elle. Je suis allé moi aussi devant cette tombe.
Si vous décidez que nous devons nous voir, j’imagine que nous ne saurons ni l’un ni l’autre quoi dire. J’ai peut-être vos cheveux, ou vos yeux, mais nous serons des étrangers l’un pour l’autre. J’ai eu un foyer heureux. Je crois qu’il faut que vous le sachiez. J’ai été aimé. Si nous n’étions pas riches, nous ne manquions de rien. Mais je crois qu’à un certain moment vous n’avez peut-être pas voulu vous séparer de moi. Il y avait ce morceau de papier qu’ils ont trouvé, comme un message dans une bouteille. Cette lettre, à son tour, est le message que je lance à l’eau trente-cinq ans plus tard. S’il vous fait trop de peine, ou si les années ont effacé en vous tout sentiment à mon égard, jetez-la. Je vous aurais envoyé une photo, mais je n’en ai aucune de moi. Pourtant j’imagine, et j’espère, que si nous nous rencontrons un jour, nous nous reconnaîtrons. Que vous répondiez oui ou non, vous resterez toujours dans mon cœur.
Sincèrement vôtre,
Sean Blake

Dermot Bolger (né en 1959), Une seconde vie – traduction de Marie-Hélène Dumas

Alphonse Eugène Lecadre (1842 – 1875), Le Sommeil

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Félin

C’était un très jeune chat qui ne connaissait que la ville; là-bas les nuits de juin on ne les sentait que de loin; on en respirait parfois une bouffée tiède et grisante, mais ici le parfum montait jusqu’à ses moustaches, l’entourait, le saisissait, le pénétrait, l’étourdissait. Yeux à demi clos, il se sentait parcouru par des ondes d’odeurs puissantes et douces, celle des derniers lilas avec leur petit relent de décomposition, celle de la sève qui coule dans les arbres et celle de la terre ténébreuse et fraîche, celle des bêtes, oiseaux, taupes, souris, toutes les proies, senteur musquée de poils, de peau, odeur de sang… Il bâilla de convoitise, il sauta sur le bord de la fenêtre. Il se promena lentement le long de la gouttière. C’était là que, l’avant-veille, une main vigoureuse s’était emparée de lui et l’avait rejeté sur le lit de Jacqueline sanglotante. Mais cette nuit, il ne se laisserait pas prendre. Il mesura de l’œil la distance entre la gouttière et le sol. C’était un jeu pour lui de la franchir, mais il voulut se rehausser sans doute à ses propres yeux en s’exagérant la difficulté de ce bond. Il balança son arrière-train d’un air farouche et vainqueur, balaya la gouttière de sa longue queue noire, coucha les oreilles en arrière, s’élança et se retrouva sur la terre fraîchement remuée. Un instant il hésita, il enfouit son museau dans le sol, maintenant il était au centre, au creux le plus profond, dans le giron même de la nuit. C’était à terre qu’il fallait la sentir; les parfums étaient contenus là, entre les racines et les cailloux, ils ne s’étaient pas évaporés encore, ils ne s’étaient pas évanouis vers le ciel, ils ne s’étaient pas dilués dans l’odeur des humains. Ils étaient parlants, secrets, chauds. Ils étaient vivants. Chacun d’eux évacuait une petite vie cachée, heureuse, comestible… Hannetons, mulots, grillons et ce petit crapaud dont la voix semblait pleine de larmes cristallines… Les longues oreilles du chat, cornets roses aux poils argentés, pointus et délicatement roulées à l’intérieur comme une fleur de convolvulus, se dressèrent; il écoutait les bruits légers des ténèbres, si fins, si mystérieux et, pour lui seul, si clairs : froissement des brins de paille dans les nids où l’oiseau veille sa couvée, frissonnement des plumes, petits coups de bec sur l’écorce d’un arbre, agitation d’ailes, d’élytres, de pattes de souris qui grattent doucement la terre et jusqu’à la sourde explosion des graines qui germent. Des yeux d’or fuyaient dans l’obscurité, les moineaux endormis sous les feuilles, le gros merle noir, la mésange, la femelle du rossignol; le mâle était bien réveillé, lui, et chantait et lui répondait dans la forêt et sur la rivière.

Irène Némirovsky (1903 – 1942), Suite française

Arthur Rackham (1867 – 1939), The Cat and Mouse In Partnership

Alerte chef-d’œuvre

Vous vous souvenez peut-être d’une grille gigantesque, intitulée Fresque de La Manta :

Après environ 2500 h de travail (soit 5 à 6 h de broderie par jour pendant 14 mois et demi), Joelle L. est venue à bout de ce monstre avec un talent et une patience qui me laissent pantoise et bavante d’admiration (amis de la poésie…) :

Quelques scènes en détail :

Une vue en grand ici.

Le modèle est commercialisé ici ou .

Joelle, un immense bravo et un non moins immense merci à vous pour le partage…

Juin 1940

Mme Michaud entra avec le courrier dans une petite pièce voisine du cabinet directorial. Un parfum léger flottait dans l’air. À ce signe, elle reconnut que Corbin était occupé ! Il protégeait une danseuse : Mlle Arlette Corail. On ne lui avait jamais connu que des danseuses comme maîtresses. Il semblait ne pas s’intéresser aux femmes engagées dans d’autres professions. Aucune dactylo, si jolie ou si jeune fût-elle, n’avait réussi à le détourner de cette spécialité. Il se montrait avec toutes ses employées, belles ou laides, jeunes ou vieilles, également hargneux, grossier et avare. Il parlait d’une curieuse petite voix de tête sortant d’un gros corps lourd et bien nourri; quand il se mettait en colère, sa voix devenait aiguë et vibrante comme celle d’une femme.

Le son perçant que Mme Michaud connaissait si bien filtrait aujourd’hui à travers les portes closes. Un des employés entra et dit à voix basse :

– On part.

– Quand cela ?

– Demain.

Dans le couloir passaient des ombres chuchotantes. On se réunissait dans les embrasures des fenêtres et sur le seuil des bureaux. Corbin ouvrit sa porte enfin et fit sortir la danseuse. Elle portait un costume de toile rose bonbon et un grand chapeau de paille sur ses cheveux teints. Elle était svelte et bien faite, le visage dur et fatigué sous le fard. Des taches rouges apparaissaient sur ses joues et son front. Elle était visiblement en fureur. Mme Michaud entendit :

– Vous voulez que je parte à pied ?

– Retournez immédiatement au garage, vous ne voulez jamais m’écouter. Ne soyez pas avare, promettez-leur ce qu’ils voudront, la voiture sera réparée.

– Puisque je vous dis que c’est impossible ! Impossible ! Vous comprenez le français ?

– Alors, ma chère amie, que voulez-vous que je vous dise ? Les Allemands sont aux portes de Paris. Et vous voulez aller sur la route de Versailles ? Pourquoi y allez-vous, d’abord ? Partez par le train.

– Vous vous rendez compte de ce qui se passe dans les gares ?

– Ce ne sera pas mieux sur les routes.

– Vous êtes… vous êtes inconscient tout simplement. Vous partez, vous avez vos deux voitures…

– Je transporte les dossiers et une partie du personnel. Qu’est-ce que vous voulez que je foute du personnel ?

– Ah ! ne soyez pas grossier, je vous prie ! Vous avez la voiture de votre femme !

– Vous voulez vous installer dans la voiture de ma femme ? L’idée est admirable !

Irène Némirovsky (1903 – 1942), Suite française

Auguste Toulmouche (1829 – 1890), Vanité

Fiches de point de croix au format .pdf

J’ai pris la décision de dupliquer l’ensemble de la boutique (1317 références !) pour vous proposer tous les modèles sous forme de fichiers numériques… Je commence tout juste à les rentrer, mais j’ai décidé tout de même de rendre les catégories visibles. Je vous demande juste un peu de patience, j’espère mettre à jour toutes les références d’ici le mois de juin.

Si un modèle en particulier vous intéresse avant sa mise en boutique, n’hésitez pas à me contacter par le biais du site 🙂